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Les origines et les débutsMme de Staël est fille des Necker, Romands devenus des figures marquantes de la société parisienne, et grandit dans un milieu exceptionnel. Son père, Jacques Necker, bourgeois de Genève, a construit en quelques années une fortune considérable grâce à son génie des affaires. Fortune faite, il épouse Suzanne Curchod, Vaudoise, fille de pasteur, orpheline et pauvre. Tous deux sont protestants convaincus, d'une haute moralité, larges d'esprit et tolérants. Leur calvinisme n'est ni puritain ni dogmatique. La religion qu'on a enseignée à Germaine Necker est conçue non seulement comme une religion du cœur unie à la vertu, une relation de l'homme à Dieu, mais aussi comme une institution sociale. Elle a été élevée dans un milieu où l'union des Lumières et de la religion est tenue pour nécessaire. Il faut insister sur ces points par lesquels elle appartient vraiment à Genève. Autre part de l'héritage familial, le goût de la vie sociale telle qu'on la conçoit à Paris, et l'intérêt pour la politique. L'ambition de M. Necker dépasse le monde de la finance. C'est le pouvoir qu'il veut et qu'il atteindra. Sa femme a soutenu sa carrière avec une habileté, une activité sans seconde. Elle a su créer et régenter un salon rapidement devenu l'un des plus célèbres de Paris, salon littéraire parce qu'elle a mesuré l'influence des écrivains sur l'opinion. L'énumération des habitués est surprenante. On y rencontre les derniers Encyclopédistes et bien d'autres, Diderot, d'Alembert, Buffon, Grimm et Meister, Mably, Raynal, Bernardin de Saint-Pierre, Mme Geoffrin, Mme Du Deffand, mais aussi les amis suisses moins célèbres auxquels les Necker sont restés attachés. En 1776, malgré la double difficulté de n'être ni français ni catholique, Necker accède à la direction des Finances de la France. Germaine a dix ans. Alors se multiplient chez ses parents les familiers des affaires de l'État, les ministres, les diplomates. Elle les a tous connus, puisqu'elle fut admise encore enfant dans le salon de sa mère. Elle a à peine treize ans, moins peut-être, qu'elle converse avec eux et tient son petit cercle. La célébrité du père dans toute l'Europe a ouvert à la fille le monde de la politique, l'aristocratie et les cours régnantes. Son importance sociale, accrue par ses succès littéraires, est trop souvent inaperçue ou mal comprise. Elle n'a rien d'une intrigante qui forcerait les portes ; celles-ci s'ouvrent tout naturellement devant elle. Sa mère lui a dispensé une éducation très soignée, qui dépasse de loin celle qu'on donnait aux jeunes filles de ces milieux. Germaine apprend l'anglais et le latin, la diction, la musique, la danse ; on l'envoie au théâtre très jeune. Elle lit et écrit beaucoup ; cela fait partie de sa formation. Sa mère n'a jamais pu se livrer à son goût pour l'écriture, son mari l'en ayant empêchée. Sur ce point, il sera complètement débordé par sa fille. La combinaison de tous ces traits caractérise sa vie et ses travaux. Son génie naturel aidant, elle va bien différer du type de femme traditionnellement admis par la société d'alors et déconcerter ainsi ses contemporains, ce qui lui vaudra des joies intellectuelles et des souffrances intimes. En 1814, elle peut écrire :
Son mariage malheureux avec le baron de Staël, ambassadeur du roi de Suède à la cour de France, la fait entrer en 1786 dans l'aristocratie. On remarquera qu'elle n'épouse pas un Suisse : c'est que, pour la plupart, ils sont trop loin des milieux que ses parents ambitionnent pour elle. Quant à la noblesse française, elle compte peu de protestants et les Necker ne veulent pas d'un catholique pour gendre. La jeune baronne de Staël ouvre à son tour un salon qui va relayer celui de sa mère. Libérale en politique comme son père, elle y reçoit la nouvelle génération, celle qui a fait la guerre d'Amérique, qui en a rapporté des idées neuves et généreuses qu'elle épouse avec enthousiasme : parmi bien d'autres, La Fayette, Noailles, Clermont-Tonnerre, Condorcet, et les trois hommes qu'elle aima le plus à cette époque : Louis de Narbonne (1755-1813), sa première grande passion, Mathieu de Montmorency (1767-1826), l'ami de toute sa vie, Talleyrand, le traître à l'amitié. Elle se livre alors à sa passion d'écrire : des portraits d'amis de ses parents, presque tous perdus, celui, particulièrement remarquable, de son père ; elle compose des tragédies ; Meister glisse dans la célèbre Correspondance de Grimm de petites compositions d'elle. En 1788, un ami de ses parents fait imprimer à son insu une vingtaine d'exemplaires de ses Lettres sur J.-J. Rousseau, presque immédiatement rééditées et répandues dans le public. Au bonheur de l'écriture, à la qualité de l'analyse, on voit bien qu'il ne s'agit pas d'une première tentative. L'ouvrage ne saurait se réduire à l'éloge et ne va pas sans critiques, notamment à propos des idées du philosophe sur les femmes, leur rôle social et leur éducation. L'enthousiasme qui a poussé Germaine a fait naître en elle l'idée d'une critique fondée sur la sympathie. Il ne s'agit plus de juger d'après des principes extérieurs à l'œuvre et qui lui semblent d'ores et déjà dépassés, mais de la comprendre de l'intérieur et de trouver en soi les raisons de l'admiration qu'on éprouve. Il n'y a plus de code imposé du dehors, mais un double mouvement d'identification et de distanciation qui relie le lecteur à sa lecture. Cette prise de conscience naissante s'affirmera dans ses grands livres. L'œuvre de Mme de Staël est étroitement liée aux circonstances politiques et aux circonstances de sa vie. Puisqu'elle ne pouvait jouer un rôle public, il lui fallait compenser ce manque par les rares ressources que la société lui laissait, la recherche d'une influence qui passerait par les hommes – c'est alors le cas de toutes les femmes ambitieuses – et par les livres, ce qui n'est pas donné à tout le monde. On la considérera pour cela comme une intrigante empiétant sur les domaines réservés aux hommes. Pendant l'époque révolutionnaire et jusqu'à son exil de 1803, son salon est la première forme que prend le futur « Groupe de Coppet » ; il deviendra l'une des créations les plus étonnantes de Mme de Staël. Ce groupe d'amis, à la fois très intime et très ouvert sur le monde, appartenant à des pays divers, se retrouve sur les bords du lac dans ce château de Coppet qui lui donnera son nom. La maîtresse des lieux n'est pas qu'une hôtesse, une « salonnière », elle est un écrivain de métier, qui travaille et incite les autres à faire de même. C'est l'originalité de ce groupe qui ne ressemble à aucun autre et dans lequel Mme de Staël compte quelques-uns de ses amis les plus chers, dont des Genevois, comme Sismondi et Mme Necker-de Saussure, et des Alémaniques, Bonstetten et Meister. Aucune étude sur Mme de Staël ne saurait se dispenser d'évoquer au moins cette part capitale de son activité. Peu satisfaite par son mariage, elle cherche ailleurs un bonheur qu'elle n'a pas. Ainsi apparaissent à cette époque dans son entourage des relations amoureuses importantes : le comte de Narbonne et le comte Adolphe de Ribbing (1765-1843). Les lettres qu'elle leur adresse, remarquables sur le double plan psychologique et littéraire, dévoilent un personnage profondément attachant, porté à la souffrance, aspirant au bonheur, difficile parfois, jamais ordinaire, bouillonnant d'idées et d'activités. Aucun de ces hommes ne la vaut, et elle leur devient probablement insupportable par l'intelligence qui la distingue et par l'appel à tout jamais insatisfait qu'elle adresse à ceux qu'elle aime. C'est ce qu'elle revivra avec un homme d'une bien autre qualité intellectuelle, Benjamin Constant. Un Vaudois : l'homme de sa vie fut en définitive des mêmes contrées qu'elle et, comme elle et ses parents, n'aima vivre qu'à Paris. Cette extraordinaire liaison, l'une des plus étonnantes du monde littéraire, durera, puis s'éternisera, dans un grand enrichissement intellectuel, sans que chacun puisse vivre avec ou sans l'autre.
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